6 mars 2009

Lui et moi

MOI. — Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs amusements, c'est leur profonde oisiveté.
LUI. — Ne croyez pas cela. Ils s'agitent beaucoup.
MOI. — Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent jamais.
LUI. — Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse excédés.
MOI. — Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un besoin.
LUI. — Tant mieux, le besoin est toujours une peine
MOI. — Ils usent tout. Leur âme s'hébète. L'ennui s'en empare. Celui qui leur ôterait la vie, au milieu de leur abondance accablante, les servirait. C'est qu'ils ne connaissent du bonheur que la partie qui s'émousse le plus vite. Je ne méprise pas les plaisirs des sens ; j'ai un palais aussi, et il est flatté d'un mets délicat, ou d'un vin délicieux ; j'ai un cœur et des yeux ; et j'aime à voir une jolie femme. J'aime à sentir sous ma main la fermeté et là rondeur de sa gorge ; à presser ses lèvres des miennes ; à puiser la volupté dans ses regards, et à en expirer entre ses bras. Quelquefois avec mes amis, une partie de débauche, même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas. Mais je ne vous dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné un conseil salutaire, fait une lecture agréable ; une promenade avec un homme ou une femme chère à mon cœur ; passé quelques heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli les devoirs de mon état ; dit à celle que j'aime quelques choses tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon col.

Extrait "Le neveu de Rameau" - Diderot

1 commentaire:

É. a dit...

Uhm… Ça part très bien ma journée. Merci.