2 août 2008

Put in the bouche

J'ai un fantasme de poutine. Depuis plusieurs mois que j'y pense mais, je n'ai pas d'argent à dépenser, même au Iceberg. À l'heure actuelle, un paquet d'gommes est un luxe. Ma chum Vivi veut me payer une bouffe au resto. Elle me demande ce que je veux. Chier cent piastres quand j'suis dans l'trou, ça m'exaspère au plus haut point. Elle m'amène donc manger une poutine.

- Cibole ! Ça fait longtemps que j't'ai pas vu ! J'ai ben failli aller faire un saut chez toi pour voir si on te r'tenait pas contre ton gré ! Qu'est-ce que tu fais ?

- J't'en réclusion. 'vais besoin d'recul...

- De kessé un recul, un recul de quoi ?

Le serveur, le nez en l'air, s'installe devant nous pour prendre la commande, pas d'sourire, pas d'bonsoir. J'lui garoche ma commande de la même façon lui montrant, s'il sait lire entre les cils, qu'il n'aura pas un gros pourboire.

- Recuuuuul ?

- De toute. Savoir où j'suis rendue pis pourquoi ch't'encore là. M'endurcir un peu aussi, question d'être capable de dire non quand ça m'tente pas. Surtout si je sais pertinement que ça va me gruger de l'énergie pour rien. Les bases, tsé. Faut aussi que j'essaie de trouver un moyen pour ne pas revivre une année comme celle que je viens d'passer.

- Qu'est-ce qu'elle avait d'si grave ?

J'ose rien dire. Je l'ai dit à Sis et à Émile sachant qu'ils ne me répondraient pas des trucs comme : « Hein ?! Pourquoi ?! Ben voyons donc... kessé qu'y a de SI grave ? Heille, tu sais que tu peux m'parler quand tu veux hein, Alice ? ». Ils ne disent rien. Ils ne me font pas sentir coupable de vouloir me flinguer. Mais là, à Vivi, j'sais pas.

La place est pleine de gens qui parlent forts. Je voudrais m'intégrer, faire la fête mais je n'y arrive pas. Juste à les regarder, j'ai du mal à les sentir. Je devrais me contenter de faire du blah blah à cinq cennes et d'arrêter de penser que la plupart d'entre eux ne méritent pas ce qu'ils ont parce qu'ils ne l'apprécient pas. J'suis vieux jeu pour ces affaires-là.

- Baaaah, tsé, peine d'amour... J'ai décidé de trouver chasuble à ma stature !

- Whatever ! Parlant énergie, t'as-tu r'vu Bandit ?

Whatever, ça c’est quand Vivi comprend pas. L'énergie, je ne sais pas d'où elle vient. Pourquoi elle me parle d'énergie ? Juste pour ploguer l'autre, je suppose. Elle est friande de potins et d'affaires amoureuses tordues. Bandit, c'est mon ex.

- Ouein, quelques fois depuis ma réclusion. Faudrait clore le dossier « passé » mais crisse... j'ai d'la misère ! Il est venu m'aider à déverser ma rage, pour que je puisse me libérer. J'suis pas capable de m'vider l'coeur. Il veut aussi que nous restions amis. Et amants, probablement. Mais, j'sais pas encore comment ça va virer tout ça. J'ai encore le goût de le voir. Sporadiquement, j'entends. En tout cas, y'a travaillé fort sur sa danse nuptiale l'animal !

- Oueiiiiiin. Tu y'as tu dis ça ?

- Que j'voulais pas revenir en arrière ? Oui, plusieurs fois déjà.

- Y répond quoi ?

- Que lui non plus ne veut pas revenir en arrière mais plutôt aller de l'avant.

- Ah les mex !

- J'aime ça pareil, comment il le dit.

Nos poutines arrivent. J'ai les larmes aux yeux. Je pense au passé avec Bandit. La chose qui me fait encore plus brailler est qu'il n'a jamais été sûr de nous. Depuis la première nuit, nous nous sommes toujours revus. Ça va faire bientôt sept ans.

La poutine sent bon. Je fouille dans l'fond pour un p'tit morceau de fromage fondu. Il me brûle un peu la langue. Je pose ma fourchette sur la table. Je souris à ma chum et je regarde les clients de nouveau. J'ai pensé à cette poutine souvent. J'en savoure encore l'attente. Des molécules de bacon m'enveloppent les poils du nez. Je suis à deux doigts de satisfaire un fantasme mais j'ai le goût de partir drette-là. Je me ravise : je suis bien, ma chum m'invite au resto alors be alive for once ! Je pouffe de rire, je me trouve ridicule d'être affligée à ce point.

- Pourquoi tu ris ?

- Bah, pour rien Vivi, pour rien.

- Enweille ! Mange ma belle ! On est pas venues icitte pour rien !

Je plonge mes mains dans la poutine. Je me mets deux poignées de patates brûlantes dans la bouche. Je crie en même temps, ça fait des ballounes de sauce brune. Mes muqueuses se boursouflent tranquillement mais je continue de mâcher en criant. J'enfourne deux autres pelletées... Vivi me regarde la bouche ouverte. Un bout de patate tombe dans son décolleté. Je pleure de rage, de douleur, je crie. La giblotte me dégouline dessus.

- Alice ! Ta bouche !

Je ne sais pas de quoi elle a l'air ma bouche. Gonflée ? La bouche de Jolie qui vient de manger des lames de rasoirs ? Silence total que j'entends. Les clients me rendent le regard que je leur ai adressé plus tôt. À la table voisine, une brunette de la banlieue s'accroche à la manche de son chum. Je lui dis :

- Effeye de faire fa fvoir, la tough !

6 commentaires:

Gomeux a dit...

ASTI!
Esti!
Osti!

Wow.
La bouche me brule.

C'est signer le contrat?

Miléna a dit...

Je sais pas trop pourquoi mais je ne verrai plus ma poutine de la même façon.

Brrrr... ça fout le frisson.

McDoodle a dit...

Excellent!
C'est pas bon pour vous autres anyway.
Héhééé

É. a dit...

Je me fends la gueule ! astiiii ! La chute fesse dans mit !

Anonyme a dit...

Wahh! Tu écris vraiment très bien et je ne parle pas juste de ce texte là, mais pour l'ensemble de ton oeuvre. J'adore faire des découvertes comme ça.

McDoodle a dit...

Merci. Aussi agréable de se faire découvrir.

Sois le bienvenu !